Les Très Riches Heures de Raphaël Toussaint

Les très riches heures de Raphaël TOUSSAINT

 
Par Paul GUTH

 
Etrange, mystérieux, troublant, un sphinx tout en lignes brisées, en spontanéités rompues.
- Vous avez des yeux de peintre ! dis-je, tout à trac, à Raphaël TOUSSAINT.
Ses yeux me sautent aux yeux. Je ne vois qu’eux. Un point d’interrogation tout en yeux, comme les ailes ocellées des papillons fabuleux des tropiques. D’où sa devise :
Savoir voir,
Savoir percevoir,
Afin de savoir concevoir.
Né pour voir et faire voir. Jamais je n’ai vu d’yeux aussi immensément ouverts. A côté des siens, tous les autres semblent entrouverts comme si quelque chose les empêchait de s’ouvrir tout à fait. Pour embrasser l’univers, les yeux du Créateur doivent être ainsi du haut des Cieux.
En même temps, ô paradoxe ! ce Prince du regard s’avance masqué. Comme les personnages de la Commedia dell’arte dont le masque, au Carnaval de Venise, s’ouvre sur des prunelles d’ombre fouillant les gouffres. Elans et reculs, assauts et feintes, Escrimeur de l’infini.
Un Vendéen, du pays de la foi, encore saignant du génocide 1793. Né le 25 avril 1937, à La Roche-sur-Yon, sous le signe du Taureau : force sanguine. Les Taureaux triomphent aisément de leurs ennemis : ils savent commander et réussissent dans leurs affaires.
Un Taureau masqué, tel est mon Raphaël TOUSSAINT. Et d’abord son nom de gloire : un pseudonyme. L’état civil l’appelle Jacques DE LA CROIX. Doté d’un organe délicieux de ténor, Jacques DE LA CROIX voulait chanter. Le célèbre PANZERA était prêt à l’accueillir à 18 ans, dans sa classe du Conservatoire de Paris. Les parents de Jacques refusèrent. Pendant la guerre d’Algérie, à 21 ans, le 9 avril 1958, une effroyable blessure. Sinistre ironie. Jacques faisant son tour de garde, montant sur un mirador pour surveiller les alentours, une sentinelle française étrangement prénommée Ange le prenant pour un fellagha, lui tira dessus. Une balle explosive blesse cruellement le malheureux ténor, comment rivaliser désormais avec PAVAROTTI ? L’adorateur de MOZART, BEETHOVEN, BACH, VERDI, PUCCINI, remplaça les cordes vocales par les pinceaux.
Pour éviter toute confusion, il changea de nom. Un 1er Novembre, son beau-père, René ROBIN, l’aida à trouver ce pseudonyme : Raphaël, le dieu de la peinture, TOUSSAINT, la fête du jour.
Ainsi naquit, à 27 ans, en 1964, le peintre Raphaël TOUSSAINT, armé, pour mieux changer d’identité, d’une moustache et d’un bouc.
Le peintre René ROBIN, son mentor, son Pygmalion, forma Raphaël TOUSSAINT à la peinture qui, à vrai dire, couvait en lui depuis l’âge de treize ans. René ROBIN, un prodige de rigueur, de foi, de générosité folle, un patriarche qui se dépouillait pour les autres et lisait son livre d’oraisons en marchant. En hommage de gratitude, Raphaël TOUSSAINT le glisse dans tous ses tableaux : un petit bonhomme en rouge et noire, à cheveux blancs.
Raphaël TOUSSAINT, un peintre naïf ?... Un problème qui le turlupine. En France, pays d’étiquettes, on lui a collé celle-là sur le paletot. Et à moi aussi. Lui, en peinture, moi en littérature (pour mon cycle romanesque du Naïf).
Des jumeaux d’étiquettes.
- Ce titre de Naïf vous a-t-il gêné ? me demande-t-il.
Je réponds pour nous deux : oui et non. Naïf ne signifie pas niais, bêta, idiot. Naïf vient du mot latin nativus, comme au jour de sa naissance. Le naïf est celui qui naît chaque jour, et le monde avec lui. Il possède l’esprit d’enfance, un des trésors de Saint-François-d’Assise.
Il s’étonne de tout, s’émerveille de tout, ce qui, dans tous les métiers, est la source de création, de tout bonheur. Un jour, dans un jardin, un Anglais était assis sous un pommier. Une pomme tomba. « Pourquoi cette pomme est-elle allée de haut en bas et non de bas en haut ? » Ce naïf s’appelait NEWTON. De son étonnement il tira les lois de l’attraction universelle.
Dès ses débuts, le peintre Raphaël TOUSSAINT connut un succès vertigineux. A peine chacun de ses tableaux était-il sec qu’on l’achetait. Une tornade triomphale les emportait en Allemagne, aux Etats-Unis, au Japon, au Brésil. En un quart de siècle, il n’a pu garder chez lui que quatre toiles. Pour organiser l’exposition de 1989, dans leur ardente Galerie 93 Faubourg Saint-Honoré, à Paris, les lumineux mécènes André et Patrice LEMAIRE ont dû acheter trente et une toiles, toute la production du peintre depuis deux ans.
Son Eldorado ? Les Primitifs, les enlumineurs, la calligraphie, Jean FOUQUET (Le Livre d’Heures d’Etienne CHEVALIER), Les Très Riches Heures du duc de Berry Fra ANGELICO, BRUEGEL, les primitifs flamands, les Impressionnistes, surtout MONET, captant la lumière mieux que tout autre, VAN GOGH…
Il déploie sur ma table des reproductions de ses œuvres. En extase, je crois voir les Très Riches Heures du Duc de Vendée. Les joies de l’Hiver. Comme chez Bruegel, des gamins patinent sur un étang gelé. Un vieux couple ploie sous des fagots, comme le bûcheron de LA FONTAINE. Tout près, tassé sous la neige, un village où l’on voudrait vivre.
La cueillette des fleurs. Des fleurs de rêve, comme celles du Jardin d’Eden. Un sentier blanc d’avant l’invention de l’automobile, en tournant, mène au bonheur. Un ciel pour les anges où, sur chaque nuage, rayonne le trône de Dieu.
Bras dessus bras dessous, le marié et la mariée cheminent vers « La chapelle du Petit Luc ». « Vive la mariée ! » crient les enfants. Un paysan les salue de sa fourche. Prêt aux bénédictions, Monsieur le Curé et les enfants de chœur attendent le couple devant la chapelle.
La moisson, les semailles. Point de pétarades de tracteurs. Chez Raphaël TOUSSAINT, les paysans travaillent toujours à la faux, à la fourche, au râteau, comme aux temps immémoriaux. Le soleil brille comme pour les bergers d’Arcadie.
Suivant les saisons, on a chaud, on a froid, on a soif. On baigne dans une fraîcheur de bonheur de perpétuelle enfance. Nous sommes les camarades d’école de chacun des personnages. Avec chacun nous avons appris le B A… B A et la table de multiplication. Nous tutoyons chaque brin d’herbe, chaque feuille d’arbre. Dans cette petite église du village au clocher pointu comme un crayon, Dieu est plus à l’aise que dans les pompeuses cathédrales.
Naïf ?... Pas Naïf ?... Tout ce que je sais c’est que Raphaël TOUSSAINT est un des plus grands peintres d’aujourd’hui. Il nous lave de toutes nos pollutions, drogues, pornographies, horreurs…
Pour aller au ciel sur la terre, prenez la main de notre Raphaël !
A quoi ressemble le Paradis…
A une toile de Raphaël TOUSSAINT !

Paul GUTH
Août 1990

Aubade du Roi D'Ys par Jacques De La Croix - 1962

Etude du paysage - Sur le motif
Texte de René Robin
Démarche picturale par Henri Griffon
Portrait d'homme, portrait de peintre par Jeanne Bourin